C’est en train que je suis revenue dans le 2è port
d’Europe, signe de ma progression sociale. Je n’ai d’ailleurs pas eu de mal à snober la gare routière en m’engouffrant dans le métro sur le même trottoir, je n’ai même pas pensé à la regarder…
Trop d’arrivées au petit matin ensommeillée, à Hambourg ou à Paris, au Port d’ancrage ou au Ventre trop caressé, au Port où j’ai eu du mal à m’ancrer, que j’ai quitté pour un autre, que j’ai
retrouvé en pensant à d’autres, que j’ai de nouveau quitté pour le Ventre que je n’avais pas vraiment quitté, qui m’a manqué et que j’ai retrouvé en quittant le Ventre qui ne me manque plus et
auquel je serai toujours attachée... Il n’y a d’ailleurs pas lieu de différencier ici « métro » et « train », respectivement « U-Bahn » et « S-Bahn »,
puisque les deux sont à la fois aériens et souterrains. Je tourne le dos aux porte-conteneurs et file vers le Nord, 34 minutes où défilent jardins ouvriers et bosquets qui drainent golden
retrievers, joggers et « nordic walkers ». Une brise douce et ensoleillée m’accueille lorsque je descends à Hoïsbüttel retrouver la maison quittée quelques mois plus tôt. Je chemine
sous les aulnes, pousse la grille : comme l’an dernier, le pommier est chargé de fruits et, comme l’an dernier, Doerte remplit la cave de compotes. Ma chère Doerte m’accueille à bras
ouverts, et j’ai l’impression de n’être jamais partie. Avec la vie nomade qu’elle a menée, elle est bien la dernière à me juger. Je m’installe dans la petite chambre et retrouverai la grande
quelques jours plus tard, lorsque Markus se réinstallera dans son appartement en ville. Trop vite croisé ce gars-là, le colocataire idéal. Et maintenant, tout reste à faire : trouver un
boulot et mon chez-moi, mais après l’automne : j’attends pour l’heure que les arbres flamboient, de voir le bal des mésanges et voltiger un petit écureuil malicieux.
Je la retrouve donc cette ville qui s’étire entre une mer du Nord exaltée et
une Baltique apaisée. Ville où débarque 90 % de la quantité totale de thé distribué en Europe, où débarquent des herbes de Provence que j’aurais mieux fait de ne pas acheter – afin de m’épargner
le riz au fort goût de lavande que je viens de manger ! – , où débarque le maté d’Argentine, qui jaunit les dents. Alors, avant de traquer les rares Darjeeling et de guérir mon émail,
j’inaugure une nouvelle infusion méditerranéenne (et je ne sors plus sans ma brosse à dent !)… Il paraît à propos, puisque l’on parle de liquide, que le transport maritime, combiné aux
effluves du Nord, affecte délicieusement certains vins. Je suis ici depuis 10 jours et Veronika, une Autrichienne d’Innsbruck rencontrée hier soir, a bien exprimé ce que je pourrais dire au sujet
de Hambourg, « (elle) souhaite rester ici car (elle) n’aime pas la montagne ». Les esprits oppressés n’ont pas envie de voir d’obstacle entre eux et le ciel, plutôt la danse des nuages
au bout de la rue, et ont besoin de sentir la vie derrière des murs suffisamment éloignés pour ne pas avoir peur de la rejoindre. Ou alors, Hambourg est-elle la promesse d’une main tendue venue
de toutes les mers du monde ou une retrouvaille avec ma chambre de petite fille, dont je tapissais la moquette de bateaux en papier…
Dix jours, et déjà de jolis moments et de belles rencontres. J’ai participé
hier soir à une soirée destinée aux nouveaux arrivants (bien sûr !, tous des anciens qui s’ennuient chez eux), organisée par l’intermédiaire d’un site Internet anglophone, Meetup, où je
m’attendais à trouver une majorité d’anglo-saxons de tous bords, histoire notamment de me recharger en « positive attitude », vu que tout a l’air toujours facile pour eux ! D’après
le site, la langue utilisée devait être l’anglais, ce qui m’a particulièrement motivée à venir. Sur le site était également indiqué le nombre de participants : 19 personnes, 4 hommes ;
c'est-à-dire 15 paquets d’oestrogènes prêts à s’arracher les yeux, car tous venus pour la même raison. Trêve d'inquiétude, j’y suis allée confiante en mon avantage : la « french
attitude ». Résultat : j’ai parlé anglais avec une voisine autrichienne et un voisin allemand, Andreas, à savoir une art-thérapeute et un philosophe, tous deux au chômage (pléonasme),
qui ne vont hélas pas m’aider à trouver un job… Tiens, tiens, justement ce soir je vais aller pour la première fois à la Literaturhaus, où j’ai déjà rapidement mis le museau : sublime
bâtisse, intérieur très cosy où l’on peut entendre des auteurs lire leurs œuvres. Je désespère d’avoir un jour le niveau pour comprendre. Ce soir, je serai donc assez larguée à la soirée philo
organisée, à laquelle j’avais pourtant envie d’aller lorsque j’en avais entendu parler et à laquelle j’avais finalement renoncé. Ceci dit, c’est un bon prétexte pour embarquer mon voisin (la
« french attitude », je vous dis !)… Il paraît d’ailleurs que les soirées de la Literaturhaus sont souvent bondées et qu’il vaut mieux réserver sa place. Mais comme tout le monde
se fout de la philo, surtout quand elle déborde sur la politique, on achètera les places ce soir. Au fait, Andreas a vécu en Nouvelle-Zélande, transition toute trouvée pour vous raconter quelque
chose qui n’a rien à voir : l’an dernier, j’ai vu un arbre à kiwis qui pousse dans le nord du pays, pas loin du Danemark ! ! ! Il s’est entortillé autour d’une canalisation, dans
la cour de la boutique d’un réparateur d’appareils électroniques. Et j’en ai mangé un, tout bon, tout bon !
La semaine dernière s’est achevé Filmfest, qui a duré une bonne semaine. Un
certain nombre de films y étaient présentés dans le cadre de compétitions. Notamment un, où ma copine Andrea voulait absolument m’embarquer, auquel j’ai renoncé suite au calvaire de l’avoir déjà
vu : « Bienvenus chez les Cht’is ». Elle s’est d’ailleurs fait un malin plaisir de me faire savoir qu’il avait remporté le prix du public ! Elle-même a aimé le film. Et dire
que Hambourg a la réputation d’être une ville cultivée… Quant à moi, j’ai vu « Bonjour Sagan », suivi de questions posées à Diane Kurys qui s’était déplacée pour l’occasion, alors que
ce même jour la première partie était diffusée à la télévision française !, et le dernier film de mon idole japonais, Kurosawa, ce qui m’a empêché de reprendre les cours de nia chez Sportspass
pour 8,25 euros par mois, avec accès à volonté à l’intégralité des activités dispensées ! Finalement, entre dépenser des sous ou des calories, j’aurai mieux fait de choisir la deuxième option…
Tous les ans en septembre, on retrouve donc la même chose : les pommes et les fruits d’églantier, dont les graines fournissent le fameux poil à gratter et dont on en fait de succulentes
confitures, qui mûrissent, Filmfest et Jazztrain : un samedi après-midi où des groupes s’installent dans les voitures des métros, avec saxo, batterie et contrebasse, ainsi que la foule qui
ne vous autorise à danser que du gros orteil ; le Reeperbahn Festival, où mon nouvel ami Bernd, rencontré une heure plus tôt sur le trottoir, m’a embarqué écouter des perles d’Amérique dans
un café minuscule, où l’on ne paye que la bière comme droit d’entrée. Café coincé entre les filles de la rue et les flics qui les regardent (de loin, bien sûr, seulement de loin), dans un
quartier déversant des hordes de jeunes bourrés le samedi soir qui s’engouffrent dans le métro de nuit où ils vident leurs fonds de bouteille. On en retrouve les traces et les odeurs le dimanche,
alors on supporte. A propos de flics indolents et d’alcoolisme, il est depuis peu strictement interdit à Hambourg de vendre de la bière en bouteille après 22 heures, celle-ci devant être versée
dans des récipients en carton. On a constaté en effet une augmentation des coups et blessures dûs aux tessons de bouteilles, ce qui n’empêche aucun vendeur de transgresser la loi ! Ceci dit,
dans une région où l'on est laxiste avec les règles, un piéton peut traverser au feu rouge en ne risquant que des remontrances, s’il le fait en présence d’enfants, alors qu’à Munich, quelqu’un
m’a raconté avoir dû payer une amende de 5 euros ! Jeudi prochain, je vais donc enfin pouvoir reprendre mon fameux cours de nia – combinant techniques de relaxation, arts martiaux et divers
danses – dirigé par un prof excellent, mais prof de nia car comédien au chômage. D’ailleurs, des envies de scène me titillent et, pour la première fois en 13 ans, je vais rejoindre un cours de
théâtre en novembre ! Alors les fantasmes reviennent : c’est sûr, une Française a plus de chance de faire carrière à Hambourg qu’un Bavarois. La pratique du nia, c’est d’abord le
plaisir de la danse, et l’envie de rejoindre une bande qui swingue un dimanche par mois devient plus forte que la crainte de revoir une histoire ancienne : je suis donc retournée danser le
lindy hop sur Schulterblatt (le nom de la rue, qui signifie « omoplate » !) où Jan est toujours là… des sourires et des mots, puis la roue tourne... J’attendais donc sur le côté de
faire connaissance avec l’homme de ma vie, lorsqu’un danseur esseulé m’a proposé de me tâter le dos : il nous aura tout de même fallu quelques minutes pour nous apercevoir que nous étions
tous deux français ! Puis le jeune homme est parti…
Me revoici donc dans cette ville, dans un pays où je me sens l’âme d’une
pionnière : les citoyens de l’ancienne Europe des Quinze ont le droit, depuis un à deux ans, de vivre et travailler librement dans un pays de l’Union. Il ne faut d’ailleurs pas se laisser
impressionner quand quelques employés mal informés, de l’Arbeitsamt (agence pour l’emploi) ou d’ailleurs, vous demandent permis de travail et de séjour ! Me revoici donc dans une ville dont
j’ai voulu partir, avant que ma boussole déréglée ne m’y reconduise. À ce propos, un Français qui a oublié de se taire m’a demandé un jour : « Pourquoi Hambourg ? Pourquoi pas
Berlin ou Munich, là où sont tous les Français ? » Parce que les chemins de hasard doivent bien s’arrêter quelque part ; parce que la rencontre des lieux et des chimères
enfantines décide du choix d’une ville ; parce que la force de l’eau attire les assoiffés d’espace, les noie puis les rejette à l’agonie dans un ciel balayé par le vent, promesse d’horizons
différents ; parce que
Sur l’Elbe filent les cargos
Je me souviens de Valparaíso.
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