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Oui, c'est vrai, je n'ai pas été très productive ces derniers temps (je me rattrape ce soir, je vous sert un menu plantagruélique) : Santiago n'a pas fini de raconter son histoire et les chansons que je voudrais écrire sont toujours dans ma tête. Mais je découvre enfin le plaisir d'écrire en français et de jouer avec cette langue, ma langue maternelle, en plus de fréquenter des langues étrangères -- je n'aime d'ailleurs pas le mot "étranger", dans aucune langue que ce soit. Si je disais, en attendant de trouver mieux, "les langues à découvrir" ? C'est bien stimulant ce passage d'une langue à l'autre, surtout lorsque j'essaye de jongler entre l'anglais, l'allemand et l'espagnol sans passer par le français : je consulte parfois des dictionnaires bilingues allemand-anglais, et je sens des zones cérébrales nouvelles qui s'activent, je vous assure ! ! ! J'ai vraiment l'impression ensuite d'avoir fait un sport très bénéfique pour la santé.
Je vais donc vous raconter quelques anecdotes amusantes au sujet des interférences linguistiques, lorsqu'on se retrouve confronté à plus d'une "langue à découvrir"...
Jusqu'en 2006, en dehors du français, je ne connaissais que l'anglais. J'avais bien essayé de me faire accepter auparavant de l'espagnol, de l'italien, du portugais, du catalan, du turc, du japonais (cf. zones cérébrales nouvelles qui s'activent, oh là là, c'est génial de déchiffrer pour la première fois les caractères !), même du serbo-croate dont certains mots se sont quelques fois imposés aux équivalents français. C'est d'ailleurs assez drôle : il m'est arrivé de chercher un mot en français (de l'avoir sur le fameux bout de la langue) et d'avoir à la place une bousculade de traductions en tête provenant de l'espagnol, de l'anglais, de l'allemand et du serbo-croate ! Mais, un jour où je voulais sortir d'un bus à Zagreb, je n'ai pas réussi à dire "excusez-moi" après avoir bousculé quelqu'un et suit alors restée interdite quelques secondes. Ce qui m'a permit de me rendre compte que les Croates, comme les gens à Hambourg, se foutent qu'on leur dise pardon ou pas.
En 2006, j'ai donc acquis une aisance certaine en espagnol, suite à mon voyage en Amérique du Sud. Au cours du neuvième mois, mes fonctions cérébrales m'ont quelque peu fait tourner en bourrique lors d'un séjour où j'ai végété pendant 15 jours dans une auberge de jeunesse de Bariloche (Patagonie argentine). Trois exemples, du moins au plus drôle : 1) Je venais d'avoir une petite conversation en espagnol lorsque, dans la foulée, j'ai voulu m'adresser à quelqu'un en anglais (langue que je n'avais pas parlé depuis longtemps) : incapable de me souvenir de mots aussi simples que "sugar", "water" ou je ne sais quoi. 2) Mon niveau d'anglais s'étant réactivé, j'ai un jour discuté dans cette langue, en présence d'un Argentin qui ne parlait qu'espagnol, ce que je savais. Puis, je m'adresse à l'Argentin, et je le vois faire des gestes de dépit à son voisin et prendre un air de chien battu... Il aura bien fallu 30 secondes pour que je prenne conscience que j'avais oublié de réactiver la case "espagnol" et que je continuais à parler anglais sans m'en rendre compte ! 3) Le pompon : je discute en espagnol avec une fille qui ne parlais pas français. Elle me dit alors quelque chose et moi, interloquée, je lui répond en français : "Mais tu parles français maintenant ? !" Elle n'a évidemment pas compris ma remarque car elle ne parlait pas plus français qu'auparavant, mais ce qu'elle m'a dit en espagnol à ce moment-là, je l'ai entendu en français ! !
J'ai ensuite été confrontée à un blocage de l'allemand par la résurgence de l'espagnol (Ouah, j'ai le sens de la formule, nicht wahr?) au début de mon séjour à Hambourg. Situation similaire à celle qui s'était produite dans le bus de Zagreb. Imaginez le grand moment de solitude que l'on peut vivre, lorsque l'on rentre dans un bar pour demander un renseignement, que la serveuse vous fait un joli sourire et que vous restez face à elle, pendant quelques secondes, sans rien dire et en la dévisageant avec des yeux de merlan frit ! Il a bien fallu que je dise quelque chose : j'ai donc commencé à bredouiller un verbiage hispano-affligé, puis, en repassant par le français, j'ai enfin retrouvé mon allemand et expliqué ce qui venait de se produire... J'ai vécu à plusieurs reprises des situations similaires.
Et, nouveauté, une situation nouvelle s'est produite hier (je viens de me rendre compte de mon pléonasme, ce qui me permet de prendre conscience de sa fonction pragmatique, je veux dire par-là de l'acte de langage qu'il me permet de réaliser, à savoir utiliser une redondance pour créer une emphase au sujet du fait que je suis encore toute surprise de ce qui s'est produit, quoique j'exagère, je veux sûrement insister sur le fait que cela s'est passé pour la toute première fois, et hop !, une phrase proustienne, ou plutôt surréaliste, sans le talent des auteurs concernés, mais personne ne s'en plaindra, vous n'en attendez pas autant de moi), ou l'allemand et l'espagnol, de force à présent à peu près égale, se sont véritablement livrés une lutte sans merci durant 10 à 15 mn (Pfff... Y'en a marre de l'esprit de compétition). Hier soir, je sors de chez KEP, entreprise interculturelle, en même temps que Rosa, une espagnole. Nous parlons en allemand, pour des raisons qui s'imposent d'elles-mêmes, puis, prise d'une frénésie latine sous le ciel nocturne, froid et humide du nord du Nord, je l'implore de me parler en espagnol. J'essaye donc de lui répondre en espagnol, en m'interdisant le recours à l'allemand afin de rafraîchir mes connaissances dans la langue de Pedro Almodovar, chose rendue difficile par l'habitude de parler allemand au quotidien (alors que mon niveau d'espagnol est supérieur). On en rigole un peu, j'essaye de dépasser ce combat de coqs, en disant les mots qui me viennent naturellement : c'est-à-dire que je mélange l'allemand et l'espagnol dans une même phrase, et voilà comment naissent les pidgins, comme le spanglish aux Etats-Unis (Pour la petite histoire : un créole est un pidgin devenu langue maternelle, il est donc universel, il ne désigne pas spécifiquement les langues que l'on parle aux Antilles). Puis, je me rends compte qu'il me serait plus facile de ne parler qu'en allemand. Et voilà ce qui se produit : alors, que j'essaye de structurer une phrase intégralement germanique, voilà que l'espagnol s'impose cette fois-ci dans mon esprit ! Du coup, il me devient plus facile de parler espagnol, toujours avec quelques mots d'allemand qui cogne à la porte de mon front.
Voilà à peu près l'ensemble des situations auxquelles j'ai été confrontées. J'ai sûrement oublié quelques exemples qui auraient pu vous faire rire mais le cerveau est tellement complexe qu'il ne me permet pas de me souvenir de tout. Et qu'il ne me permet pas non plus de transcrire certaines situations le plus justement possible avec mes mots. Le mélange de langues peut certes parfois mettre dans une situation embarrassante, je crois surtout qu'il crée des histoires passionnantes. Les Français peuvent difficilement se rendre compte de la réalité linguistique que vivent, allez, certainement quelques milliards d'êtres humains qui doivent jongler avec plusieurs langues au quotidien : les Maghrébins au Maghreb qui utilisent l'arabe dialectal et moderne, littéraire s'ils font des études, en plus de langues étrangères ; les Indiens, leur dialecte, l'anglais, le hindi (et quoi d'autres...il existe 15 langues officielles en Inde). Tous les ex-colonisés, l'anglais, le français, le russe en plus de leur langue maternelle. En réalité, la diversité de langues et de situations linguistiques dans notre monde est d'une richesse en perpétuelle évolution : si des langues se meurent, d'autres naissent et vivent. Le cycle de la vie...
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